La ville fait peur, la Safe City prend de l'ampleur

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Ville de tous les possibles, de toutes les utopies, la Smart City fait aussi peur par son développement rapide, par un sentiment d'insécurité de plus en plus présent, par un territoire qui peine à être maîtrisé tant les inégalités sont parfois criantes. Alors progressivement, un nouveau modèle émerge, celui de la Safe City. Avec lui, des questions identitaires, des questions sécuritaires, des questions de liberté aussi. Les nouvelles technologies accompagnent cette nouvelle identité, faisant croître "un nouveau marché numérique de la sécurité urbaine" pour Myrtille Picaud, chercheuse associée à la chaire "Villes et numérique" de l'École urbaine de Sciences Po et au Centre d'études européennes et de politique comparée. Éclairés par ses écrits publiés par The Conversation notamment, tentons de défricher les raisons d'être, les implications et les évolutions de la Safe City mais aussi ses travers.

La Safe City en réponse à une problématique ancienne

Il sera faux de découvrir aujourd'hui le sentiment d'insécurité dont est victime une partie des citadins. La problématique est ancienne, récurrente, plus ou moins présente en fonction des territoires. En réponse à ces peurs, des réponses apportées, parfois maladroites, parfois inefficaces, parfois utiles.

La ville, un territoire désorganisé

L'insécurité relevée par les citoyens sur leur territoire ville est un phénomène qui ne date pas d'hier, principalement véhiculé par une désorganisation sociale marquée. Il faut ainsi comprendre que ce sentiment éprouvé par les habitants est en grande partie la fait des inégalités sociales et territoriales qui règnent au sein de leur ville. En réponse à cette problématique, les dirigeants et autres décideurs se sont emparés de la question et mènent depuis plusieurs années des politiques dont les finalités sont à la fois sociales et sécuritaires. Ces politiques ont un objectif premier : rétablir le sentiment de sécurité au sein de la ville. Mais force est de constater que malgré ces fils conducteurs, l'impression d'insécurité s'accentue en ville.

Même si la City est de plus en plus Smart, rien n'y fait, les citoyens ont peur. Il a alors fallu prendre de grandes décisions, celles d'une ville qui a recours aux nouvelles technologiques non pas uniquement pour son développement, mais bien pour assurer la sécurité ou en tout cas pour apporter un sentiment de tranquillité aux habitants. C'est ainsi que, d'installation de caméra en adoption de la reconnaissance faciale, le modèle contemporain de la Safe City est sur toutes les lèvres. Véritable remède ? Pas si sûr…

Pourquoi la vidéosurveillance et l'outil privilégié de la Safe City ?

Ainsi, la vidéosurveillance est présentée comme la pilule miracle à tous les maux sécuritaires de la ville. On parle aujourd'hui largement de vidéosurveillance intelligente capable d'envoyer des alertes lorsque des comportements dangereux ou anormaux sont détectés. Il peut s'agir de mouvements de foule, de violences sur personne ou sur matériel, de comportements suspects… Les opérateurs à l'affût depuis leur poste d'hypervision se reposent ainsi sur une analyse algorithmique poussée des images, informés en temps réel des besoins d'intervention immédiats.

Mais là encore, la vidéosurveillance semble creuser les inégalités. La surveillance est en effet axée sur des espaces identifiés, sur des groupes sociaux dits "à risque"… un véritable ciblage est opéré. On comprend aisément le malaise mais également les tensions que cela peut entraîner. Plus encore, des recherches récemment menées relativement à la vidéosurveillance tendent à démontrer que les jolies promesses initialement annoncées sont assez loin de la réalité. Sa réelle utilité dans l'élucidation de différentes affaires ainsi que dans la lutte contre les crimes et délits opérés au sein de la ville doit encore être prouvée. Prudence donc quant aux propos qui se veulent exclusifs et affirment que la vidéosurveillance est la solution miracle aux problèmes d'insécurité des citadins.

Quels sont les risques de la Safe City ?

Quand une solution est trouvée, quand les nouvelles technologies sont impliquées, l'on a bien du mal à faire marche arrière et à en voir les travers. Et pourtant, les risques liés à l'émergence de ce nouveau modèle, celui de la Safe City sont bien réels. En tête de ceux-ci ? L'altération des libertés individuelles.

La Technopolice dessine le futur de la Safe City

Avec cet engouement de plus en plus marqué pour les nouvelles technologies et pour la vidéosurveillance dans les villes françaises, des mouvements de rejet émergent. Pour les détracteurs de la Safe City, la Smart City révèle aujourd'hui son vrai visage, celui d'un territoire surveillé avec des objectifs policiers intrinsèques. Nous mettons toutefois en garde contre les pensées radicales. L'anti Technopolice, nous reviendrons à sa définition par la suite, rejette en bloc la surveillance dite totale, mais tout n'est pas pour autant à oublier dans ces progrès technologies opérés dans la Smart City.

Il est cependant intéressant aujourd'hui d'étudier les mouvements pros et contre la Safe City, la vidéosurveillance, les nouvelles technologies et la reconnaissance faciale pour exercer notre esprit critique et forger notre propre opinion. Revenons à nos moutons. Dans certaines villes de France comme Toulouse, Paris ou encore Valenciennes, la vidéosurveillance se fait une place de plus en plus importante. Ces villes sont présentées comme des Smart Cities, des villes intelligentes qui usent (et abusent ?) des nouvelles technologies pour, notamment, traiter automatiquement des flux de vidéos à des fins claires : imposer la reconnaissance faciale sur le territoire. Et ce ne sont pas les seules.

À Saint-Étienne par exemple, des micros sont installés dans la ville, capables d'envoyer une alerte à la police si des bruits suspects sont identifiés. Marseille et Nice sont des figures en matière de vidéosurveillance et de reconnaissance faciale. Les politiques sécuritaires territoriales intègrent Thalès ou Engie dans leur développement, s'affirmant toujours davantage comme des Safe Cities.

Parmi les projets ? L'identification des émotions au sein de l'espace public, la connexion des bases de données donnant à la police des outils prédictifs, sans oublier lA surveillance accrue des réseaux sociaux.

Que devons-nous en penser ? L'IA et le Big Data portés en haut des outils préférés de la Smart City permettent le traitement de cette mine d'or, de cet Eldorado des données. Elles sont ainsi captées, analysées, décryptées, rapprochées, recoupées… donnant aux autorités des moyens de tracer les individus. Pour faire simple, la Smart City, ou plus encore la Safe City, fait de la Technopolice l'avenir de la ville.

Les dirigeants veulent optimiser leur territoire, le transformer, le rendre plus sûr, aider à la décision même via ces outils technologiques mais ne va-t-on pas trop loin dans la surveillance des individus ? La vidéosurveillance intelligente n'amène-t-elle pas quelques dérives punissant le moindre délit même mineur, stigmatisant des populations encore davantage et récompensant les citoyens plus vertueux ?

Les détracteurs de cette Technopolice invitent chacun à regarder derrière lui, dans l'histoire ou même dans d'autres pays (la Chine pour n'en citer qu'un) pour qu'une prise de conscience majeure s'opère : le modèle de la Safe City, s'il dérive encore, pourrait conduire à plus de discrimination, plus de ségrégation voire à un musèlement de la population dans l'espace public. Les rapports sociaux en seront à coup sûr biaisés… Faire le pari de la Machine est-il alors judicieux ? Une question dont la réponse reste libre et soumise au débat. Une chose est assurée, la prudence est de mise face au tout numérique.

Un nouveau marché numérique porté par la Safe City

La Safe City semble ainsi être en elle-même un nouveau marché numérique qu'elle construit progressivement, un marché de la sécurité urbaine.

La Safe City plébiscitée par l'État

Il est un vecteur de développement de la Safe City, et non des moindres. Le gouvernement, via Christophe Castaner notamment, appelle à un "continuum de sécurité entre services de police et de gendarmerie, élus locaux, police municipale, entreprises, mais aussi citoyens". Le marché de la sécurité est donc en complète transformation. Ce marché est également soutenu par l'Union européenne qui a injecté 11 milliards d'euros en six ans dans différents projets axés sécurités (entre 2014 et 2020). Les nouvelles technologies représentent la part d'investissement la plus importante dans cette enveloppe globale. Quant à l'hexagone, le marché de la sécurité pèse pour 34 milliards d'euros de production de biens et de services (chiffres de 2016). Évidemment, les acteurs de la Safe City sont nombreux…

Qui sont les acteurs de la Safe City ?

La France est destinée à devenir leader en matière de Safe City. C'est l'un des objectifs affichés de la politique de sécurité nationale industrielle menée jusqu'en 2025. On comprend donc aisément que la Défense est un acteur majeur du marché sécuritaire français. Et pour parvenir à ce dessin, des start-ups comme des multinationales travaillent main dans la main pour développer des solutions toujours plus pointues pour analyser les données, mettre au point des plateformes d'hypervision, des caméras intelligentes innovantes…

Si l'on reprend l'exemple précédemment cité de Nice, le projet qui habite le territoire ville est porté par les élus locaux mais épaulés par Thales, une entreprise à la renommée mondiale dans le secteur de l'aéronautique, de la défense et de la sécurité. C'est donc peut dire… Thales a notamment investi dans le numérique. Un milliard de d'euros a servi la recherche et le développement ainsi que l'émergence d'une digital factory. Son axe principal ? La gestion de l'identité et la sécurité numérique. Autres acteurs de la Safe City, les entreprises qui travaillent autour et avec les nouvelles technologies mais aussi des énergies, des services urbains…

Les objectifs affichés de la Safe City

Nous avons largement évoqué la volonté première de la Safe City : rendre le territoire ville plus sûr, mais ce n'est pas son seul objectif.

Les outils de la Safe City pour améliorer la qualité de vie des citadins

Certains diront que la Safe City vise une qualité de vie optimale pour les habitants. Et il est possible de citer des exemples qui vont dans ce sens dans les récents développements.

Amazon a mis au point des logiciels de reconnaissance faciale et des caméras de vidéosurveillance à destination des particuliers. Ces équipements sont recensés par la police au Royaume-Uni. ATOS propose un système de recueil et d'analyse de données captées dans l'espace public urbain ayant pour objectif "d'aider la ville à offrir un environnement sécurisé à ses citoyens pour améliorer la qualité de vie". Ce dispositif est notamment en action aux Pays-Bas, dans un quartier réputé pour sa vie nocturne à Eindhoven.

ATOS toujours a pensé une solution de communication sécurisée destinée à la police. Elle l'a nommée "City Safe". Engie, leader dans le secteur de l'énergie, a mis sur pied une filiale destinée à développée une offre de Safe City puisant ses sources dans l'hyperviseur SenCity. Pour faire simple, il s'agit d'une plateforme qui croise les données collectées via différents supports pour aider à l'adoption de politiques de sécurité en ville. Ces données peuvent être captées via des équipements de vidéosurveillance, via l'open data, via des objets connectés mais également via les hôpitaux.

Enfin, on ne peut achever ce paragraphe sans évoquer l'Observatoire de la tranquillité publique marseillais. Il s'agit d'un vaste système d'analyse des données qui sert des fins de sécurité.

La Safe City, une entité à surveiller ?

Si l'on comprend aisément les intérêts et les travers de la Safe City, il est évident que ce modèle doit être surveillé pour en éviter les dérives (si tant est qu'elles n'ont pas (déjà) eu lieu. Il faut savoir que chaque développement de projet de Safe City est très strictement encadré par la loi, en France et en Europe en tout cas. Voilà un élément qui peut d'ores et déjà nous rassurer.

Le modèle de la Safe City strictement encadré

Le problème majeur de la Safe City est finalement la protection des données. C'est cette même et stricte protection que les réglementations s'emploient à faire respecter et à encadrer de manière drastique. Avec l'organisation de différents et fréquents événements, les groupes d'intérêts mais aussi les pouvoirs publics sont ainsi en mesure de faire évoluer, ensemble, certaines normes. Prenons l'exemple des Jeux Olympiques parisiens de 2024. Sans même en dire plus, on a l'intuition que les questions liées à la sécurité sont nombreuses lors d'une telle manifestation. Et la reconnaissance faciale sera de la partie.

À moment exceptionnel, sécurité exceptionnelle et encadrement exceptionnel. La reconnaissance faciale doit être permise dans l'espace public sans altérer les droits et libertés des individus. Différents projets sont ainsi en cours pour accorder réglementation, besoins et nécessités. La mise au point de dispositifs de sécurité est notamment soutenue par l'Agence Nationale de Recherche. C'est ainsi qu'évolue les questions de sécurité et le modèle de la Safe City. Les attentats de 2015 par exemple ont amené des questionnements et des repositionnements en matière de sécurité et de politiques publiques dans la ville. Le Covid-19 également, beaucoup plus récemment.

Des nécessaires garde-fou dans la Safe City

Alors que les politiques menées dans les Safe Cities et les acteurs de ces dernières sont fréquemment interpellés par les médias et par les détracteurs du modèle, il apparaît comme évident que la solution aux dérives est la mise en place ce garde-fou plus stricts qu'à l'heure actuelle. Ces limites ont pour objectif de faire respecter le cadre légal et la vie privée de chacun. En septembre 2018 déjà, la CNIL appelait le législateur à une réaction rapide : "Il est aujourd’hui impératif que des garde-fous soient prévus afin d’encadrer les finalités pour lesquelles ces dispositifs peuvent être déployés et prévenir tout mésusage des données traitées par leur biais". La CNIL affirmait en 2017 que : "la possibilité de l’anonymat dans la ville est en train de s’évanouir."

C'est donc sur cette question et cet enjeu majeur que tous les développements de la Smart City doivent reposer. Il semble finalement aisé de conclure que le modèle de la Safe City, les projets émergeant dans le monde entier de Safe Cities amènent une nouvelle façon de vivre dans et avec la ville. Les recherches sur les questions de sécurité sont nécessaires mais les questions de liberté individuelle et collective sont à intégrer impérativement dans la balance bénéfices/risques.

Que pensez-vous de ce nouveau modèle de ville émergeante ? Les systèmes de vidéosurveillance intelligente sont-ils pour vous des outils de sécurité ou de mise à mal des libertés ?

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